Société
Une deuxième maison du futur en Alsace
Un bien étrange bâtiment a poussé à Herbitzheim cette année en Alsace. Il s’agit d’une maison passive, c’est-à-dire ne consommant pratiquement pas d’énergie. Quelques voisins sont sceptiques et les discussions vont bon train dans le village. Explications.
Au bout de la rue du Canal, à l’emplacement de ce qui serait le numéro 29, se dresse un rectangle bleu qui dénote par rapport aux maisons familiales qui l’entourent. Quand de nouvelles résidences seront érigées dans ce quartier, la maison de Sébastien Muck sera le début de la rue de l’Écluse, mais pour l’instant cet axe n’existe pas officiellement.
Très concerné par l’écologie et habile de ses mains, ce père de famille de 36 ans a découvert le concept passif il y a quelques années. Un bâtiment « passif » est étudié pour perdre un minimum de chaleur en hiver et consommer très peu d’énergie. Sébastien Muck se lance et crée il y a trois ans avec le thermicien Laurent Guichard la société Ambition Passif, basée à l’origine à Ratzwiller. Cette Société coopérative et participative (Scop) est composée de cinq membres, chacun ayant une voix.
Après avoir construit deux maisons passives et accompagné dans leur projet une dizaine d’auto-constructeurs, Ambition Passif cherche l’endroit idéal pour un très gros projet : le siège social de l’entreprise, une maison témoin avec les meilleurs matériaux et techniques, qui sera aussi l’habitation de Sébastien Muck et de sa famille, qui prouvent par la même occasion que le concept fonctionne.
« En prospectant en Alsace Bossue, je suis tombé sur Michel Kuffler, le maire de Herbitzheim. Il est très intéressé par les questions écologiques et nous a totalement soutenus », explique Sébastien Muck. Ce sera la deuxième maison validée « passive » en Alsace, la première étant celle de la famille Bieber, à Waldhambach. L’Alsace Bossue a semble-t-il une certaine avance en matière d’écologie. Les deux hommes se connaissent d’ailleurs bien, et le premier se fournit en fenêtres Optiwin Bieber certifiées passives chez le second.
En matière d’écologie et de développement durable, la France avance lentement. « Passif » n’est pour l’instant qu’un label, car il ne fait pas l’objet d’un règlement national. Les normes les plus élevées en France sont celles du Bâtiment Basse Consommation (BBC), mais les performances énergétiques d’une maison passive sont plus élevées encore. Le Passiv Institut est le seul organisme habilité au niveau européen à certifier des maisons passives, selon des critères très précis.
Par exemple, le besoin en chauffage d’une maison passive doit être inférieur à 15 kWh/m²/an. La maison bleue de Sébastien Muck est à 7. « Après un calcul des températures, je peux affirmer que dans ma maison, sur les dix dernières années, j’aurais eu besoin de chauffage à peine deux semaines par an. » Elle a également passé le test de l’étanchéité à l’air, c’est-à-dire que ses fuites ont été traquées. L’unité de mesure est complexe pour un néophyte, le résultat doit être n50 < 0,6/h. « Pour se donner une idée, en France, on fait au mieux du 1,3. Ma maison est en dessous de 0,5. » Enfin, la consommation d’énergie primaire doit être inférieure à 120 kWh/m²/an.
Sébastien Muck a insufflé 10,5 tonnes de ouate de cellulose dans ses murs en deux jours
Dans les faits, comment ça marche ? À l’aide de différents matériaux tels que la ouate de cellulose ou la fibre de bois, une maison passive est pratiquement isolée comme un sous-marin, pour empêcher les fuites d’air chaud. Sébastien Muck a insufflé 10,5 tonnes de ouate de cellulose dans ses murs en deux jours. La maison est de plus disposée plein sud, avec de grandes baies vitrées pour récupérer un maximum de soleil. Elle est implantée de travers par rapport aux autres maisons de la rue, mais les prochaines constructions du quartier se grefferont sur son exemple.
L’atmosphère n’est pas pour autant confinée : un système de ventilation élaborée récupère l’air froid de l’extérieur et le réchauffe au passage. L’air de la maison bleue est entièrement renouvelé toutes les deux heures. Tout est conçu pour le bien-être des habitants. Même le niveau d’humidité est calculé : une fontaine dans le salon s’enclenche si elle détecte un air trop sec. La maison de la famille Muck a un petit plus : l’épouse de Sébastien a tenu à faire venir un maître Feng Shui pour disposer au mieux les pièces.
À part quelques coups de mains ponctuels de son père et de son frère, et la pose des fenêtres et des tuiles par des entreprises extérieures, Sébastien Muck était tout seul à construire sa maison. Il a jonglé avec les horaires et ne s’est pas accordé beaucoup d’heures de sommeil, car il exerce aussi la profession de responsable carrosserie automobile, métier qui l’amène à faire des déplacements de longue durée. « Je viens de rentrer d’Allemagne. J’ai posé le plus grand champ solaire en Europe, près de Berlin, en à peine sept semaines. Il produira 90 MW, autant qu’une centrale ! Long de 5 km et large de 1,5 km, il est composé de 450 000 plaques photovoltaïques. Moi, sur ma maison, j’en ai 16. »
Pourtant, les travaux de la maison bleue n’ont duré que quelques mois : commencés en juin de cette année, ils devraient déjà être finis au 31 décembre. « C’est la conception qui prend le plus de temps, entre 6 et 8 mois. Mais si cette étape est bien faite, la maison se construit très facilement après. » Sébastien Muck a passé aussi du temps à fabriquer lui-même certains éléments de la maison, comme les poutres en bois, qui lui ont permis d’économiser près de 5 000 euros.
Cette maison sera très probablement certifiée passive, BBC et positive
Car une maison passive coûte encore très cher, près de 2000 euros le m². En auto - constructeur, le coût tourne autour de 800 euros du m², mais cela nécessite beaucoup de patience, d’habileté et une grande motivation. Avec ses 240 m², la maison de Sébastien Muck lui a coûté près de 200 000 euros. « En France, on veut des subventions pour se lancer, mais il vaudrait mieux s’attaquer au coût des matériaux. Pour importer d’Allemagne, il faut compter au moins 40 % de taxes ! »
La certification d’une maison passive passe par la validation de la conception et le calcul des consommations, puis par le test d’étanchéité à l’air et enfin par un suivi des consommations. Celle-ci sera très probablement certifiée passive et BBC, tout en étant écologique au maximum. Avec ces 16 plaques photovoltaïques sur le toit, qui produisent de l’énergie, et très peu de consommation, la maison sera même positive. « En gros, ERDF me devra des sous », s’amuse Sébastien Muck.
De nombreux voisins du gérant sont sceptiques. « Ils sont convaincus que ça ne marche pas, que nous allons avoir froid en hiver. Pourtant, il y a bien plus de risques d’avoir trop chaud en été que trop froid en hiver. Ce sont les maisons du futur, il y en a des milliers en Allemagne et en Autriche. La France finira bien par suivre le mouvement. » Pourtant, malgré son enthousiasme, Sébastien Muck prévient : « Il ne faut pas se lancer dans un projet tel que la construction d’une maison passive sans être absolument sur de soi. Cela nécessite beaucoup de patience, de temps, d’énergie, d’habileté, et d’argent. »
Ambition Passif
19 rue du maire Ensminger
67430 Ratzwiller
sebastien@ambition-passif.fr
http://www.ambition-passif.fr
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